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 ENOIKIAZETAI

Une exposition photographique sur la crise grecque

En juin 2000, à l'âge de 18 ans, je découvre la Grèce. Le voyage se déroule sur un mois. Un tour du Péloponnèse est effectué, une boucle de Patras à Patras.

En mai 2015, je retourne en Grèce. J'y vais pour la mythologie grecque, mais c'est la réalité du présent qui me saute au visage.

Athènes, mai 2015

Copyright : Benjamin Genissel

Genèse du projet

Depuis 2005, depuis ma lecture du roman de Jean Giono, Naissance de l'Odyssée (1930), j'ai l'(immodeste) ambition d'écrire un jour un roman basé sur des personnages d'Homère. Projet en perpétuelle élaboration, alimenté deci delà selon mes lectures, avançant au grès de l'évolution de l'existence et en fonction de mes voyages et autres projets (littéraires, photographiques, cinématographiques). Pendant dix ans, le projet a grandi et à l'hiver 2015, je me suis dit qu'il était temps de passer quelques jours à Ithaque. Voir de mes propres yeux l'île supposée des personnages homériques : prendre des notes et filmer. Être sur place, fouler ce territoire, appréhender sa topographie. Emmagasiner le plus de sensations et de panoramas possibles.

Entre les deux voyages, j'avais très peu suivi ce que l'on appelle la « crise grecque » : l'expression semblait presque abstraite. Depuis son déclenchement en 2009, je tombais parfois sur des articles, sur des reportages ou sur des émissions abordant le sujet, mais jamais je ne m'étais vraiment « penché » dessus afin de comprendre réellement ce que l'expression recouvrait. La Grèce restait surtout associée aux souvenirs de mon premier séjour et à la façon dont je souhaitais m'approprier ses mythes antiques. D'autres endroits dans le monde m'avaient alors happé (l'Asie en premier lieu).

J'ai commencé à entrevoir ce que la crise grecque signifiait concrètement au printemps 2015, quelques jours avant de prendre l'avion pour Athènes. Dans un cinéma, suite à la projection du documentaire de Pierre Carles, Opération Correa (1ère partie : Les ânes ont soif), une discussion s'est engagée entre le public et le cinéaste présent dans la salle. Son film ne parlait pas de la Grèce, mais de l’Équateur (ou plus précisément du grand silence des médias français à l'égard de la politique actuelle de ce pays d'Amérique du Sud – une politique qui globalement plaisait au réalisateur), néanmoins une spectatrice s'est mise à évoquer la situation des Grecs – par souci de comparaison, ou pour illustrer une argumentation. Elle a dit, je paraphrase, que la crise en Grèce était tellement brutale que beaucoup de gens là-bas ne pouvaient plus se soigner comme avant et que, selon elle, ce phénomène récent avait jeté ce pays européen (elle a insisté sur cet adjectif, européen) dans la même catégorie qu'un pays du tiers-monde. L'image était forte, l'association presque saugrenue : tellement forte et si saugrenue que je les avais encore bien présentes à l'esprit au moment du décollage.

Dès mes premières minutes passées sur le sol grec, c'est à cela que j'ai été attentif : vérifier si vraiment la Grèce subissait une crise assez puissante pour qu'elle soit rabaissée au niveau d'une nation pauvre située dans un continent lointain. Et c'est surtout en retournant à Patras (troisième grande ville du pays), dès le premier soir de mon arrivée (de là un ferry partait pour Ithaque), que j'ai compris : la comparaison n'était pas exagérée. Du moins en un sens. Du moins en partie. De multiples exemples des conséquences de la crise sautaient aux yeux : magasins déserts, boutiques fermées, grand nombre de sans-abris, voitures cabossées, horodateurs rafistolés laborieusement, agences de voyage vides, centres commerciaux à l'abandon, mauvaises herbes jaillissant de l'asphalte, chiens tristes innombrables, téléphones publics hors d'usage, bâtisses historiques négligées, matériels urbains décrépis, murs fissurés, et ces panneaux à louer, à céder, partout, tout le temps. Enoikiazetai en grec.

Il m'a semblé, avec tout le doute qu'il est permis d'avoir sur ce qu'avait conservé la mémoire du jeune homme de 18 ans que j'avais été, qu'à l'époque de mon premier voyage, la Grèce n'était pas comme ça. J'avais trouvé alors, certes, que les « choses ici n'étaient pas aussi modernes qu'en France », mais ce n'était qu'une vague impression, un semblant d'intuition. Non, Patras ne m'avait pas paru aussi désolée. Ne m'avait pas paru aussi mal en point. Les jours suivants ont confirmé ces premières constatations. Même accaparé par mon projet initial, sur l'île d'Ulysse, j'ai eu quelques discussions en passant avec des insulaires, qui permettaient de saisir à quel point la crise était sur toutes les lèvres. Très rapidement, la conversation abordait le sujet, comme si parler d'autre chose semblait hors-propos, hors-sujet, justement oui. Les quelques journées suivantes, de retour sur le continent et encore plus à Athènes, n'ont fait que renforcer cette évidence : ce pays allait mal – et ses habitants tout autant. Partout les mêmes visions désolantes, les mêmes traces visibles d'une activité économique paralysée, et surtout les mêmes preuves visuelles que les conditions de vie avaient régressé. Et toujours ces panneaux à louer, à céder.

Je ressentais également une impression difficile à quantifier, à mesurer avec précision. Elle tournait autour de l'attitude des Grecs eux-mêmes ; de l'expression qu'affichait leur visage. De ce que renvoyait leur regard. J'y projetais peut-être ma propre mélancolie, j'y calquais sans doute le malaise qu'en tant que voyageur je sentais vibrer en moi, toujours est-il que ce que je voyais chez la plupart des gens que je croisais tenait de la tristesse, de la dépression. Les dos me semblaient voûtés, les dispositions lasses, les sourires difficiles à s'épanouir. Encore une fois, quinze ans plus tôt, la population grecque ne m'avait pas laissé une perception aussi chancelante.

De retour en France, pendant une année, je n'ai pourtant rien accompli de tous ces instantanés du présent hellénique. J'ai poursuivi la lente élaboration de mon idée initiale, demeurant dans les plaisirs de la reconstitution mythologique. Mais le début d'une collection de photographies évoquant le sujet était là. « Collection » est le terme adéquat : j'avais démarré un travail de collecte d'images. C'était là, bien là. Ce n'était qu'un début.

En mai 2016, je retourne en Grèce. Cette fois, je ne fais pas d'escale à Ithaque. Et je continue à collecter les émanations concrètes de la crise. Ioanina, les Météores, Larissa, Volos, le Pelion puis Athènes : je multiplie les captations photographiques de ce présent bien morose.

En revenant après dix jours, je classe mes images, je commence à écrire les prémices du texte que je publie ici, je constitue un dossier et je compose mes premières mosaïques. Je sais que j'ai encore besoin de recul. Je ressens également le besoin de me nourrir de livres et de films qui me feront comprendre ce qui se joue là-bas : pour quelles raisons ce pays magnifique en est arrivé là ? Et surtout pourquoi la crise continue, que rien ne semble s'améliorer vraiment ?

Pourquoi la Grèce?

Mais revenons quelque peu en arrière : pourquoi ai-je été aussi touché par la mauvaise situation actuelle des Grecs ? Touché au point de concevoir ce projet ?

Le pays n'avait pas été choisi par hasard en 2000. C'était mon premier véritable voyage à l'étranger, sans « chaperonnage » parental. La décision d'effectuer cette expérience là-bas plutôt qu'ailleurs ne s'était pas jouée aux dès. Depuis l'enfance, j'avais une attirance particulière pour ce pays. On pourrait supposer de possibles origines familiales grecques : absolument pas. Du plus loin où remonter dans l'arbre généalogique de ma famille, le périmètre a été limité à la France. On pourrait alors faire l'hypothèse qu'un voyage effectué plus jeune en Grèce avec mes parents m'aurait laissé une si forte impression qu'une connexion particulière se serait établie dans ma mémoire infantile : malheureusement, là aussi, le périmètre où mes parents passaient leurs congés s'est restreint à l'hexagone. Non, rien dans ma vie réelle, concrète, n'a eu de rapport avec ce pays jusqu'à mes 18 ans. La vérité, c'est que tout s'explique, comme souvent chez les gens de ma génération, avec la culture populaire : en regardant la télévision, en lisant une bande-dessinée et en visionnant un film en vidéo.

Ulysse 31 avait beau se dérouler dans l'Espace, ce dessin animé japonais diffusé en France dans les années 80 du siècle dernier, n'en mettait pas moins en scène des personnages d'Homère. Donc des héros grecs. J'avoue ne pas avoir su à l'époque de qui ils étaient inspirés, et puis on (un grand, un adulte) a du m'expliquer de quelles histoires, de quelles légendes ils provenaient. Cet Ulysse perdu dans un univers intergalactique, errant avec son fils Télémaque et d'autres personnages secondaires (Nono le petit robot) à bord d'un vaisseau spatial, n'était donc pas ainsi au départ ? Ses aventures provenaient en fait d'un récit puisé dans la mythologie grecque ? L'information est, semble-t-il, restée gravée dans mon esprit.

La bande dessinée, elle, traînait dans la petite bibliothèque familiale et changeait radicalement des séries franco-belges que je dévorais habituellement. Ulysse de Jacques Lob et Georges Pichard, adaptation comme il se doit de la seconde partie des épopées homériques, mêlait l'érotisme à la science-fiction. Homère était lui-même un des personnages, un poète aveugle qui voguait sur la mer avec son héros, de tempêtes colériques en rencontres improbables. L'Olympe des Dieux se trouvait dans une station futuriste au sommet d'une montagne. Les femmes, Athéna, Circée, Calypso, Pénélope étaient somptueuses, plantureuses... et souvent dénudées. Les auteurs avaient pris l'heureuse liberté de mélanger les genres dans une tonalité très post-68.

Indéniablement, le début du film de Luc Besson, Le Grand bleu, se déroulant en Grèce, a contribué à alimenter cette attirance. Dans la vidéothèque familiale, une copie VHS de la version longue était disponible. J'adorais m'immerger dans le noir et blanc de cette introduction cinématographique. Sans doute par désir d'identification avec le jeune héros, mais aussi par goût pour les paysages incroyables que le cinéaste avait su capter à l'écran : les falaises à pic, les brillances crées par le soleil à la surface de la Méditerranée, le versant des côtes submergées sous la surface de la mer, les eaux translucides du port où miroite une pièce dorée, la petite maison isolée où vivent Jacques et son père. Je me rappelle aussi ma silencieuse perplexité face à l'étrange curé tout en noir et en longue barbe qui discute à un moment avec le « petit Français », différent des hommes d'église que je pouvais voir dans mon existence française - silencieuse car bizarrement je n'avais pas brisé mon ignorance envers cette allure exotique en posant des questions à ce sujet. Malgré l'absence de couleurs à l'image, il me semblait évident que tous les plans en étaient plein, de couleurs. De la même façon qu'ils étaient lumineux, intenses, éblouissants de beauté, c'était une certitude. J'avais l'envie fantasmée de plonger moi aussi là-bas, de donner à manger à des congres sortant de leurs petites cavités, tout en comprenant que la vie sous-marine comportait des risques qui pouvaient s'avérer fatals. J'avais très envie d'aller un jour voir tout cela en vrai.

Je mesure bien là que ces trois références ne sont pas très « orthodoxes ». C'est ainsi, je ne vais pas modifier mon passé et faire croire que c'est par les études de Jacqueline de Romilly, celles de Jean-Pierre Vernant ou par les poèmes de Constantin Cavafy que mon inclinaison pour la Grèce est née.

D'autres sources sont venues ensuite façonner mon hellénisme : de façon assez classique, un ouvrage de vulgarisation sur la religion polythéiste grecque m'y a bien aidé ; les quelques lignes marquantes de La chute d'Albert Camus, étudié au lycée, qui évoquent l'archipel grec à la manière d'un paradis perdu, réclamant pour y accéder des « cœurs purs » : « L’air y est chaste, la mer et la jouissance claires » ; le fait que Jim Morrison avait pour modèle Dionysos, le Dieu du vin ; le personnage de Socrate, découvert pendant mes cours de Philosophie en Terminale, que j'aimais imaginer arpenter l'Athènes de l'Antiquité et discuter avec des passants pour les faire « accoucher » de réflexions allant au-delà des idées reçues ; Ou encore la figure inspirante d'un Byron partant libérer la Grèce du joug Ottoman (je n'avais rien lu de cet auteur, je ne savais presque rien de son expérience grecque non plus, mais il me suffisait d'imaginer un Anglais passionné aux cheveux longs, poète de surcroît, tentant par sa fougue et son charisme d'aider tout un peuple à accéder à l'indépendance, pour gagner mon adhésion. Ma propension au fantasme comblait le reste ; j'aurais eu envie d'être Byron. Partir d'une Angleterre grise et d'un monde trop connu pour des rivages grecs baignés de soleil où une noble mission m'attendait. En voilà une vie rêvée pour un jeune romantique rempli de rêves d'ailleurs et d'azur.)

Décider de voyager en Grèce pour mon premier séjour « indépendant » à dix-huit ans découlait donc de tous ces petits ruisseaux dont le flot s'était conjugué pour me laisser glisser à sa surface. En regardant la liste d'ouvrages que suggérait le guide de voyage que j'avais acheté avant de partir, la saveur qui s'ouvrait en moi en lisant ces deux mots accouplés ensemble, « l'été » « grec », était déjà, en soi, intense et épanouissante.

 

La situation actuelle de la Grèce m'a donc touché en retournant là-bas, c'est certain. Elle m'a ému, et m'émeut encore. Elle me scandalise également. Les Grecs, comme tous les peuples européens, ne devraient pas se retrouver englués dans la dépression économique et sociale. Pas à notre époque, pas dans le cadre de ce qu'aurait pu être la construction européenne (un rempart contre la mondialisation libérale).

Bien sûr, la Grèce regorge de beauté, de paysages sublimes, d'une mer si bleue qu'elle coupe le souffle, de plages qui aimantent les corps, d'une nourriture délicieuse, de sites antiques passionnants et parmi sa population, on trouve essentiellement des gens bienveillants et doux. Tout cela est vrai. Mais ce que décrit la liste des traces de la crise économique, dressée plus haut, l'est malheureusement tout autant.

Quand on voyage un certain temps dans ce pays, c'est cette dualité qui frappe. Cette distinction s'opère immédiatement dans notre esprit de voyageur. Il y a toute la beauté, l'Histoire et la douceur d'un côté, et de l'autre les traces innombrables d'une économie qui peine, qui tourne mal, ou si peu, et qui souffre assurément. Les méfaits de ce que l'on nomme la « crise » sont tellement présents, tellement visibles, partout dans le pays, qu'ils frappent le regard, et attirent instantanément l'appareil-photo.

Sortie de crise ?

Aujourd'hui le sujet « crise grecque » revient dans nos journaux, nos magazines et nos médias. Pourtant, depuis trois ans, le thème était beaucoup moins présent. La dernière grande vague de reportages avait eu lieu à l'été 2015 lorsque le gouvernement d'Alexis Tsipras avait pris la décision de rester dans la zone Euro suite au référendum qu'il avait lui-même organisé. Depuis, il fallait être un lecteur attentif de la presse pour saisir au passage les quelques articles qui en parlaient encore (ou bien aller les chercher délibérément, comme j'aime à le faire pour alimenter ce projet).

Depuis quelques semaines, des Unes, des articles ou des reportages alimentent une petite musique légère qui bourdonne gentiment à nos oreilles : la Grèce va mieux. Ou la Grèce irait mieux. La fin de la mise sous tutelle de son économie est programmée, des mesures sociales seraient annoncées (le premier ministre grec aurait promis une hausse du smic), le chômage est moins élevé qu'avant (il reste tout de même autour de 20%) et le contrôle des dépenses publiques a entraîné de l'excédent budgétaire (ce dernier servant essentiellement à rembourser la dette). L'austérité, paraît-il, ne serait bientôt plus qu'un mauvais souvenir. Mais si les données économiques s'améliorent, ça ne veut pas dire que les Grecs, eux, vont mieux. D'ailleurs, les retraites doivent à nouveau baisser. « La fin du purgatoire se profile pour la Grèce » annonçait le Monde récemment, alors que « La Grèce est toujours en convalescence » disait le même journal en février dernier. Et puis, sortir peu à peu de la crise économique, ça a l'air d'une bonne nouvelle énoncée ainsi, mais « à quel prix ? » se demande à juste titre la journaliste de Radio France, Angélique Kourounis.

À quel prix, oui, pour combien de sacrifices, de sacrifiés ? Pour combien de droits sociaux supprimés ? De mesures de protection sociale restreintes ? De privatisations des biens publics ? D'emplois à plein temps disparus ? De jeunes gens retournant habiter chez leurs parents ? Ou partant vivre à l'étranger? De couples séparés ? De projets d'enfants mis de côté ? Pour combien d'individus mal soignés ? De gens modestes devenus pauvres ? De personnes fragiles tombées dans la dépression ? De suicides aussi ? Pour aboutir à ce résultat, qui n'est pas encore, et de loin, une réelle amélioration de la vie des citoyens grecs, pour juste cela donc, combien de dommages, de dégâts, de sinistres ? De potentiels gâchés ? De droit au bonheur, aux loisirs, aux plaisirs non respecté ?

Angélique Kourounis a bien raison de ne pas oublier ce qu'il en a coûté pour en arriver là. Alors certes, un début de confiance monte chez les entrepreneurs et peut contaminer la population grecque. Et cette confiance est forcément bénéfique pour le moral, pour l'humeur collective, notamment pour l'état d'esprit de la jeunesse. Il y a pourtant de quoi être sceptique pour l'avenir : la Grèce restera dépendante, comme tous les pays du monde, non plus cette fois de l'argent public (EU, BCE, FMI), mais de l'argent privé. « Elle passe d'une dépendance à une autre » selon la journaliste de France Culture, Marie Viennot, et là aussi la justesse de cette observation critique paraît évidente. Car tous ceux qui s'y intéressent un peu savent qu'en échange de leurs crédits, les acteurs privés du marché financier ont eux aussi leurs exigences. Ils demandent aux États, à qui ils accordent le « privilège » d'un prêt, une certaine docilité politique : peu d'investissements publics, très peu d'impôts sur les entreprises, encore moins de normes sociales et environnementales, un marché de l'emploi fluide (traduire par « précaire »), des services publics a minima, une croissance active à tout prix (même si elle se fait au détriment des écosystèmes, de la biodiversité, de la qualité de l'air) et surtout, surtout, un minimum d'entraves pour les profits des actionnaires et des investisseurs.

Pour mieux comprendre ce qui se passe en ce moment, je préfère laisser ma plume de côté pour laisser s'exprimer celle de la journaliste économique de France culture, la déjà citée Marie Viennot :

 

Grèce : après la crise, vogue la galère...

 

Après 8 années sous assistance financière de la zone euro, du FMI et de la BCE, la Grèce va bientôt voler de ses propres ailes... mais les conditions ne sont pas optimales, et le bain de son autonomie retrouvée n'aura rien d'un long fleuve tranquille.

 

Par Marie Viennot de France Culture

Chronique La Bulle économique (tous les samedis à 12h40)

(à écouter ICI)

le 23 juin 2018

 

Le 20 aout, la Grèce n'aura plus administrativement de co-capitaine. Elle sera elle aussi obligée de prendre la mer, et de voguer comme elle le faisait avant la crise, comme le font tous les États endettés de la zone euro, sur les flots plus ou moins tumultueux des... marchés financiers.   

Il y a huit ans, c'est parce qu'elle n'arrivait plus à se financer sur les marchés que la Grèce a du être secourue par ses partenaires européens.   Ils ne l'ont pas fait de gaieté de cœur, mais parce qu'ils y étaient obligés. Si la Grèce faisait faillite, le chaos aurait été général. Avec le Fmi, les pays de la zone euro se sont donc substitués en 2010 aux marchés financiers, et ils ont récupéré sa dette, mais pas sans contreparties.   

En 8 ans, il y a eu 11 réformes des retraites (toujours des coupes dans les pensions), les effectifs de la fonction publique ont fondu d'un tiers, le smic a perdu d'un jour à l'autre 100 euros par mois, les conventions collectives ont été mises aux oubliettes... etc etc etc. La liste des mesures imposées à la Grèce par ses créanciers est infinie, tout comme les critiques à leur endroit. 

Les mesures structurelles étant vues à ce jour comme la recette miracle aux problèmes de dette et de croissance, elles ont été imposées à la Grèce dans l'espoir de rendre sa dette remboursable un jour (on dit soutenable). Ce que voulaient les créanciers de la Grèce, c'était être surs d'être remboursés de leurs prêts (et qu'au final, nous contribuables nous ne soyons pas obligé d'éponger les dettes grecques).  L'objectif était aussi politique. Avec la Grèce, la zone euro (emmenée par l'Allemagne) a fait un exemple. "Prenez garde, voilà ce qui arrive si on ne fait pas preuve de rigueur budgétaire".    

Cette semaine, une page se tourne. La Grèce n'en a pas fini avec les réformes, elle s'est engagée à ne revenir sur aucune d'entre elles à l'avenir, et en dépit des discours, elle reste dépendante financièrement (mais dans une moindre mesure) des autres pays de la zone euro.

Mais la Grèce est-elle capable de dépendre à nouveau des marchés financiers? Lui feront-ils confiance? La mariée qui s'élance sur les flots est-elle assez belle?   

La Grèce n'est pas la seule à sortir d'un programme d'ajustement européen. Avant elle, il y a eu l'Irlande, le Portugal et Chypre pour qui cela se passe plutôt bien. Ensuite, les marchés financiers lui ont déjà prêté plusieurs fois ces 3 dernières années, à des taux élevés mais gérables. Enfin, les pays de la zone euro ont fait un geste, ils ont allégé sa dette, et prêté selon eux assez d'argent pour que la Grèce tienne 22 mois sans emprunt.

22 mois de marge, cela permet d'emprunter au meilleur moment, et tant mieux car ces derniers temps justement, les marchés sont fébriles. Entre la remontée du dollars, le protectionnisme des États Unis, et la nouvelle coalition au pouvoir en Italie, les investisseurs s'inquiètent, ce qui a tendance à faire remonter les taux d'intérêts des pays jugés risqués, dont la Grèce. L'État Grec a d'ailleurs repoussé une levée de fond prévu dernièrement pour cette raison.    

Mais 22 mois, c'est peu à l'échelle d'un pays qui doit rembourser ses dettes jusqu'en 2060.  La question, c'est donc celle du long terme. La Grèce peut-elle inspirer la confiance pendant 40 années d'affilée? 

Bien sur cela dépend des politiques qu'elle mènera. Sur le plan économique cela dépend de sa croissance.   

Or la Grèce part de très loin.  Même si la croissance a fait son retour depuis un an, le PIB grec n'a toujours pas retrouvé le niveau qu'il avait avant la crise. Les investissements ont chuté de 60%. Sa productivité reste l'une des plus faible de la zone euro, et les banques grecques, bien que recapitalisées trois fois depuis 2010 ont la moitié de leurs bilans plombés par des crédits que les emprunteurs n'arrivent plus à rembourser.   

Comme dot, on a fait mieux mais la mariée grecque a quand même quelques atouts. D'abord sa beauté. L'an passé, 32 millions de touristes ont visité la Grèce. Trois fois la population du pays. Aurait-on atteint un maximum? Visiblement non, chaque année est un nouveau record. Ensuite, sa position géographique, entre Europe et Asie. La Grèce est sur la route de la soie: le grand projet des Chinois. Le port du Pirée leur appartient dorénavant, et la Grèce espère gagner des parts de marchés dans la logistique. Elle compte aussi sur sa marine marchande, son agriculture, ses ressources énergétiques.

Mais tout cela sera-t-il suffisant pour atteindre la croissance jugée nécessaire pour qu'elle puisse rembourser ses emprunts? Pour que la dette de la Grèce soit remboursable, et donc que de nouveaux créanciers soient d'accord pour lui prêter, la richesse de la Grèce doit croître chaque année d'au moins 2%. Or la Grèce a un énorme handicap: sa démographie. La Grèce vieillit et perd des habitants. 11 millions aujourd'hui, ils seront 9 millions en 2050.   

Comment produire chaque année plus de richesse, quand on a de moins en moins d'habitants? Comment vendre plus, et toujours plus s'il y a de moins de clients? Exporter, être plus productif, ce serait une solution, mais justement productivité et exportation sont deux faiblesses structurelles de la Grèce.   

Autre solution, faire plus d'enfant. Mais ça n'est pas évident quand la crise a fait fuir des centaines de milliers de jeunes à l'étranger, et qu'on craint l'avenir... Depuis 2010, les naissances ont chuté de 20% en Grèce, mais en 2016, inversion de la courbe, il y a eu 92 898 naissances, contre 91847 en 2015. 1000 bébés de plus. C'est peu. C'est tout petit, mais des courbes qui remontent voilà qui sied à qui veut séduire les marchés financiers. Des courbes qui remontent, à part les courbes de dette, déficit, chômage et pauvreté, souhaitons en beaucoup d'autres à la Grèce à l'avenir.

Tentative de comprendre cette crise (quand on s'y connaît si peu en économie)

Lorsque l'on s'intéresse à la société des Grecs depuis 2009, on se confronte généralement, et pour faire simple, à deux visions différentes : la première vient des journalistes et des intellectuels placés sur l'échiquier politique à droite, au centre et à la gauche tendance sociale-démocrate. La seconde est portée par ceux et celles qui se situent clairement à gauche et à l'extrême-gauche.

La première se concentre souvent sur les causes de la crise.

La seconde sur les conséquences.

C'est bien évidemment une catégorisation générale et volontairement simplifiée, je vous avais prévenu.

En tant que photographe, ce sur quoi je pointe mon objectif relève indéniablement des incidences. Et pourtant, en "artiste" (toujours aussi difficile d'utiliser ce mot sans ses guillemets) ayant aussi le besoin d'écrire et de réfléchir sur ce projet, mon envie de compréhension est incapable de s'arrêter là. D'où proviennent les effets néfastes – visuels, bien réels – que j'ai eu sous les yeux en 2015 et 2016 et que je me suis efforcé de capter par la photographie ?

Eh bien, ce n'est pas simple d'y répondre.

Et si c'est tant compliqué pour moi de démêler ce que deux économistes ont surnommé dans un article « l'imbroglio grec » (Benjamin Coriat et Christopher Lantenois), c'est notamment parce je manque de compétences en lecture économique du monde. J'ai choisi la filière littéraire au lycée, première décision scolaire qui m'a d'emblée exclu de tout enseignement économique et social de base. Cela paraît dérisoire, mais cette simple orientation a eu des répercutions sur mon regard porté sur la société. Du capitalisme, c'est essentiellement en lisant à 17 ans Le Manifeste du parti communiste de Marx que je m'en suis fait une petite idée – et sans faire injure à cette philosophie politique essentielle, une idée tout à la fois actuelle et un peu datée. C'est donc en simple citoyen autodidacte, en glanant des éléments de cet ordre par-ci par-là, que j'ai aussi progressivement inclus une dimension économique à ma compréhension du monde tel qu'il va.

J'ai tenté d'être méthodique dans mon approche. Lire des articles synthétiques et prendre des notes encore plus synthétiques a été d'un énorme secours. De plus, me plonger dans des courts papiers ou de tribunes issus de quotidiens ou de magazines offrant des exemples plus précis sur tel ou tel secteur de l'économie grecque a été d'une grande assistance (parmi leurs auteurs, citons Fabien Perrier, Romaric Godin, Pierre Khalfa, Adéa Guillot, Maria Malagardis, Charlotte Stievenard, Marina Rafenberg). J'ai ensuite élargi le spectre de mon « corpus » en dressant la liste des ouvrages publiés en français sur la question. Parmi ces derniers, j'ai lu pêle-mêle : La Grèce fantôme de Panagiotis Grigoriou (Fayard, 2013), On achève bien les Grecs : chroniques de l'Euro 2015 de Frédéric Lordon (Les liens qui libèrent, 2015), La grande régression : la Grèce et l’avenir de l’Europe de Noëlle Burgi (Le Bord de l'eau, 2014), Visages de la crise de Angélique Kourounis (Buchet Chastel, 2016), La méthode grecque : Survivre à la crise de Alexia Kefalas (La Martinière, 2013), Une lampe entre les dents : chroniques athénienne de Christos Chryssopoulos (Actes Sud, 2013), La Grèce, victime ou responsable? de Marietta Karamanli (L'Aube, 2013). J'ai également parcouru les dossiers centraux des revues Le débat (n°171, octobre 2012, avec un texte de Sophia Mappa) et Les temps modernes (N°673, mai 2013, avec des textes de Yiorgos Voudiklaris, Alexandros Mistriotis, Etienne Balibar, Lambros Couloubaritsis et Xavier Fiszbin) dédiés à notre sujet.

 

Je l'avoue sans embarras : la difficulté est grande. je suis surtout un amateur (passionné) de récits, d'histoires, d'intrigues. J'aime les textes littéraires mettant en scène des personnages dont on peut suivre le parcours ou le quotidien. Ni un essai, ni un pamphlet, ni un long reportage, ni même un documentaire (dans sa version livresque) ne peut m'offrir le même plaisir qu'un roman ou une autobiographie. Finalement, ce sont les polars de Petros Markaris qui m'ont permis de conjuguer savoirs en ce domaine et jubilation de lecture (je sais déjà que je ne pourrai pas accoucher d'une meilleure analyse des enquêtes du commissaire Charitos que celle que propose le traducteur français de cette série, Michel Volkovitch : chacun des volumes est accompagné d'une postface signée de sa plume, qui sont gracieusement mises en ligne sur son site, rubrique "Made in Greece", sous-rubrique "Petros Markaris"). Néanmoins, j'ai persévéré dans ma démarche et je crois m'être constitué une image plus ou moins précise, pour moi, juste pour moi, de ce nœud difficile à démêler qu'est (qu'a été?) la « crise grecque » :

 

Petit résumé de la crise grecque

Quelques réflexions (très) personnelles sur le sujet

 

a) Alors qu'en voyageant là-bas en 2015 et 2016, j'avais tourné tout autant mon objectif que mon regard sur les conséquences de l'austérité économique (concrètement à ce gel intense et imposé de l'investissement public dans l'économie), adoptant naturellement ou culturellement (je ne saurais dire) un positionnement politique sévère à l'encontre de la finance, du FMI et de l'UE, je me suis rendu compte ces dernières semaines que mon appréciation du sujet s'était déplacée. Ou plutôt – j'ai envie d'y croire comme on applique un baume caressant et parfumé sur son propre corps – s'était enrichie. S'était approfondie. Mon envie d'aller comprendre aussi ce qui s'était passé avant 2009, comprendre pour quelles raisons les marchés financiers n'ont plus voulu prêter d'argent à l'État grec, a été tellement satisfaite que j'ai réalisé que c'est finalement ce qui m'a le plus intéressé. Oui, l'avant. Plus précisément, je suis en mesure d'affirmer que, déjà convaincu par l'idée certaine que la plupart des réformes exigées par la Troïka étaient néfastes (malgré le semblant d'embellie actuelle) et que les grands de ce monde avaient fait de ce pays un « laboratoire » sur lequel tester une cure libérale, je n'arrivais plus à trouver grand intérêt à lire des textes avec lesquels j'étais d'emblée en accord. Ça aurait donné plus de vigueur à l'eau de mon moulin intellectuel, certes, et je l'ai tout de même fait, mais ça m'a quelque peu ennuyé.

C'est pourquoi j'ai adoré le documentaire – télévisuel et donc standardisé – d'Olivier Toscer, La Crise Grecque - Une Faillite Européenne (2013), car il m'a appris beaucoup de ce que je ne savais pas du tout. C'est pourquoi j'ai tant apprécié la lecture du livre journalistique de Alexia Kefalas, Survivre à la crise : la méthode grecque (2013), car une part importante de son travail se concentre sur la Grèce d'avant la crise. Pareil pour les articles de Yiorgos Voudiklaris et Lambros Couloubaritsis dans Les temps modernes. Et c'est pourquoi, à nouveau, j'ai été ébloui – oui, ébloui – en dévorant et en annotant l'article de Sophia Mappa, « Pourquoi l'Europe ne comprend pas la crise grecque » publié dans la revue Le débat n°171. Là, c'était autre chose, c'était d'un autre niveau. Les textes précédemment cités, malgré toutes leurs qualités, ne faisaient démarrer la plupart de leurs explications qu'à la chute de la dictature des colonels (1974), Sophia Mappa, elle, a fait commencer son analyse à l'empire bizantin ! J'ai énormément aimé son introduction qui a consisté à déclarer que la plupart des démarches des penseurs de la crise grecque étaient superficielles, et binaires, et que si l'on voulait véritablement, véritablement oui, comprendre ce qui se passait aujourd'hui en Grèce, et y dénicher la source, il fallait prendre une pioche bien plus large et allait creuser la terre de son sujet bien plus profondément. C'est un travail d'historienne et d'anthropologue qu'elle a fourni ici afin de répondre à cette question : en quoi la Grèce était-elle en partie étrangère aux mécanismes, aux imaginaires et aux pratiques sociales des états occidentaux libéraux ? (y répondre lui a semblé un préalable pour comprendre pourquoi la Grèce s'était tant endettée).

C'est grâce à ces trois analyses que j'ai pu mieux comprendre le monde grec de l'avant-crise. Ce monde du passé passionnant à appréhender qui vient toujours éclairer le tragique morose du présent à saisir.

 

b) Et pourtant, malgré le plaisir ressenti à m'abreuver laborieusement de ces publications à forte dimension économique dédiées à la crise grecque, j'ai aussi connu une certaine forme de désenchantement. J'aurais sans doute préféré ne rien savoir des défauts des Grecs – élite, peuple, État mêlés. J'aurais préféré conserver une vision idéalisée, fantasmée, partielle, inaltérée des Grecs. Demeurer dans une bulle fragmentaire basée sur mon heureuse ignorance. Rester dans la facilité. Une facilité choisie, un confort délibéré, consistant à adopter un avis arrêté, une opinion bien tranchée et surtout bien commode, et ne jamais aller plus loin. Surtout ne pas se renseigner davantage. Ne pas fouiller. Adopter quelques lignes de catéchisme sans jamais vérifier leur conformité à ce réel toujours plus complexe, plus contradictoire qu'on l'espère.

Je ne devrais plus être surpris avec le temps. Cela m'est arrivé un grand nombre de fois. Ouvrir plus grande une porte et perdre quelques illusions au passage. C'est assez banal finalement – tout le monde pourrait se raconter le cours de sa vie selon cet angle. On aurait tous préféré rester enfant, non ? Innocence, insouciance, conscience limitée, confortable douceur, absence de responsabilités, jeux puérils, petit paradis plein à craquer de fausses vérités, de contresens, d'imaginations au pouvoir, de croyances surréalistes, de contes de fées ou d'erreurs bienheureuses.

Ne voir les Grecs que comme des victimes était un doux rêve. Ne les considérer que comme les proies sans défense d'un capitalisme cruel, de partenaires impitoyables, de méchantes agences de notation ou d'une finance crapuleuse confortait à la fois mon indulgence et mon attirance pour ce pays. Je n'avais finalement aucune envie d'en connaître les mauvais côtés, le versant négatif, les faiblesses et la bêtise aussi parfois (caractéristiques que l'on retrouve bien sûr dans chaque pays du monde, à des niveaux plus ou moins prononcés). J'aimais tellement la Grèce à travers le peu que je savais d'elle, qu'à force d'en apprendre les aspects les moins glorieux, j'ai quelque peu déchanté. Mon esprit s'est nettoyé des comptines naïves et nostalgiques avec lesquelles je le berçais. Et ce type de nettoyage, c'est connu, ça picote, ça démange et ça brûle. Mon enthousiasme s'est retrouvé un peu douché.

Comment les Grecs en sont arrivés là ? En partie parce qu'ils avaient des défauts que j'aurais préféré ne pas regarder en face.

 

c) Malgré cette petite douche froide, il m'est arrivé aussi une fois de me poser une question : et si tous ces défauts ne faisaient pas, étonnamment, selon une logique inversée, étrange même, leurs qualités, justement, aux Grecs ? Oui, j'ai pris le contre-pied du convenable avec une bonne dose d'ironie et un peu de mauvaise foi. Au fond, puisqu'il y en a si peu, les usines n'ont pas enlaidi leurs magnifiques paysages, stupéfiants de beauté rappelons l'évidence. Les exploitations agricoles, type fermes des mille vaches ou immenses surfaces céréalières, n'ont pas non plus gâché leurs majestueux panoramas. Les acquis sociaux des travailleurs, du public mais aussi du privé, ne leur ont-t-ils pas permis finalement de conserver un « bon » état d'esprit au travail comme au dehors : relax, détendu ? Le sentiment d'être protégés par ses élus, d'être choyés par ses syndicats, d'être « couverts » par ses partis, ce que d'autres appellent le « clientélisme », n'était-il pas, en fond de compte, le secret de leur légendaire bonne humeur ? Cette attitude disponible, cool, cette capacité à profiter de la vie, à ne pas céder à la compétition qui mine les rapports sociaux et humains, ne venaient-t-elles pas justement de leurs mauvais penchants « structurels » ? Le fait de travailler au noir, ou de dissimuler une partie de ses revenus, ou de réussir à transférer sa fortune à l'étranger, n'étaient-ils pas aussi des façons d'être heureux, tout simplement ? Est-ce que ce n'est pas un grand plaisir dans l'existence de parvenir à ne pas s'acquitter de ses dettes ou à mentir à ses amis sans se faire pincer ? Les petits domaines familiaux non déclarés, les chambres louées chez soi aux touristes de passage, cette souplesse dans la rigueur professionnelle, la certitude que tout finira par s'arranger à l'amiable ou grâce à une relation bien placée, tout cela ne constituait-t-il pas, en définitive, les recettes d'une vie en société réussie, épanouie – et enviée ?

 

d) Quand j'ai appris que la Grèce avait très tôt choisi (à cause de ses « soubassements anthropologiques » vraisemblablement, si j'en crois Sophia Mappa) la consommation plutôt que la production, j'ai relevé la tête de la revue ou du livre que j'étais en train de lire, mes yeux se sont fichés dans le vague de la rêverie, mon esprit s'est évadé vers mon propre environnement, à savoir la France, et je me suis fait cette réflexion sans doute par trop définitive mais non moins sincère : « un pays qui ne produit pas assez n'est pas un pays vraiment libre ». Ce n'est sans doute pas une pensée inédite, ni même d'une folle originalité, mais c'est ainsi que l'idée fût tournée dans mon for intérieur. Un pays qui importe plus qu'il n'exporte ne peut pas être indépendant. Voilà pourquoi, en France, les délocalisations vers d'autres pays ou l'abandon progressive de plusieurs secteurs industriels, sans aucun remplacement, peut conduire le pays à la faillite. Et en tout cas nous ont conduit à la dépendance vis-à-vis de nos créanciers. L'économie française semble, sur son sol, perdre beaucoup de marchés : on ne produit plus tout ce que l'on achète, on ne fabrique plus tout ce que l'on utilise chez soi. S'il ne fallait consommer que des produits usinés localement, on vivrait chichement, dans une certaine forme d'ascèse, à l'ancienne, privé de nombreux outils modernes. On ne serait plus à la mode, à la page. Alors j'en ai conclu, sans bien savoir si c'était possible dans les faits, ni comment y parvenir, et si ce n'était pas tout bonnement très naïf de ma part de l'envisager, que chaque société devait recommencer à fabriquer sur son territoire une partie des objets que sa population utilisait au quotidien. Et que pour y parvenir, sans doute devait t-on adopter une façon de consommer plus sobre (d'une sobriété heureuse?).

 

e) Quand, d'autre part, j'ai lu que la corruption était élevée en Grèce, si on la comparait à celle qui existait chez ses partenaires de l'Union européenne, ne comparons que ce qui est comparable, je me suis mis, sur ce même mode rêveur que j'adopte souvent, sans même le vouloir, à réfléchir sur la notion de probité. Une notion qui n'est pas seulement circonscrite au seul domaine de la morale, mais qui est liée également à l'économie. Comment développe-t-on chez les membres d'une société, chez ses citoyens, – ou plutôt comment ne dégrade-t-on pas – la probité, l'intégrité, l'honnêteté, la justice, l'équité ? (j'ai bien conscience que la question ressemble au sujet d'un bac philo)

Tout d'abord, par l'exemple : si les membres de l'élite dirigeante d'une société, les entrepreneurs, les hauts-fonctionnaires, les pontes des médias et les professions libérales, ne trichent pas, ne dévoient jamais les règles mises en place, ne profitent pas de leur position avantageuse pour s'enrichir à des fins personnelles, ils montrent le bon exemple. Ils peuvent même devenir des modèles auxquels se fier.

Mais avant ça, il convient d'établir des règles justes. Un système qui instaure un ensemble de règlements de bon fonctionnement basé sur l'intérêt général, le long terme, la pérennité, la justice, l'égalité est un prérequis pour la naissance, la continuité et la transmission de cette valeur qu'est la probité.

De même, il est nécessaire que les inégalités sociales ne soient pas grandes, ou plutôt qu'elles soient minces, tenues, peu creusées (à défaut d'être abolies). Que ceux ou celles qui gagnent moins d'argent ne soient pas empêchés d'avoir une vie correcte, des conditions de vie dignes. Il paraît nécessaire qu'il y ait une grande classe moyenne ; une bonne redistribution des richesses ; une faible différence de revenus entre les cadres et les employés, ou entre la direction et ses salariés, ou entre le médecin et ses patients, en somme entre ceux qui possèdent, dirigent et encadrent et ceux qui suivent les directives.

Par ailleurs, il me paraît inévitable que les citoyens, qui le souhaitent et qui en ont les capacités, soient certains de pouvoir accéder aux responsabilités à leur tour. Soient sûrs de pouvoir atteindre les bons postes, les bons salaires, les responsabilités intéressantes en récompense de leurs compétences, de leurs expériences, de leurs diplômes, de leur force de travail ou de leur sens de l'effort et de la pertinence. Car si les meilleures places, les meilleures écoles, ne sont réservées, ne sont captées, que par les proches, ou les favoris, ou les héritiers, de ceux qui les ont déjà, de ceux qui y sont déjà, s'il n'y a pas d'ascenseur social qui monte en fonction de ces règles justes précédemment établies dont nous parlions, alors toute promotion de la probité est vaine.

C'est également une affaire de bonne utilisation de l'impôt : des services publics pour tous, efficaces et durables, accessibles partout, faciles à utiliser : un hôpital de proximité, à la pointe de la technologie, qui possède les moyens humains et techniques suffisants pour soigner TOUT LE MONDE avec les meilleurs résultats possibles. Des transports peu onéreux qui vont partout. Des organismes sociaux qui pallient les difficultés financières des plus démunis : aides au logement, garants publics, centres d'hébergement, assistances aux nouveaux parents, bourses d'études, parmi tant d'autres exemples. Une politique culturelle qui donne sa chance d'exister aux œuvres qui ne peuvent pas être facilement financées. Et surtout une bonne école publique : être sûr que dans un établissement d'enseignement public, les élèves aient les mêmes bonnes conditions d'éducation que dans le privé.

Enfin, et là on rejoint la morale à laquelle on relie un peu trop exclusivement cette notion, il semble essentiel que chacun puisse, très tôt, chez soi et ailleurs, apprendre la probité. Instruire les jeunes, et les instruire tout au long de la vie, sur ce qu'est une attitude honnête, intègre. Enseigner à ne pas voler, ne pas tricher, ne pas dissimuler, ne pas agir égoïstement.

 

f) Quand j'ai appris, par ailleurs, sous la plume d'Angélique Kourounis dans Politis, citant des chiffres d'Eurostat, que 51% des jeunes gens âgés de 25 à 34 ans vivaient encore chez leurs parents, je me suis immédiatement comparé à eux. Un chiffre cesse de n'être qu'un chiffre quand on tente de lui redonner une humanité. Par identification pour ces personnes d'une tranche d'âge que j'ai récemment quittée, j'ai essayé de rendre corps à cette donnée. 51%... 51%!? Mais... mais... c'est la moitié des jeunes Grecs qui habitent encore chez papa et maman ! Alors bien sûr, on me dira avec raison que la Grèce se situe dans le monde Méditerranéen, les clichés ont la vie dure et il est fort probable que même sans la crise, le nombre de jeunes adultes restant dans le giron familial serait plus élevé qu'en Scandinavie ou dans le monde Anglo-saxon. Mais il est évident que, dans ce contexte, ce n'est pas un phénomène à la "Tanguy" dont souffre les jeunes concernés. Ce n'est pas uniquement pour le plaisir d'être dorlotés par leur maman, de se sentir protégés par leur papa, de ne pas faire la cuisine, d'éviter de ranger sa chambre, d'utiliser la voiture parentale pour sortir le soir que la MOITIÉ (la moitié!) des jeunes adultes là-bas n'habitent pas ou plus leur propre logement. S'ils ne mènent pas une vie indépendante, alors qu'ils le devraient à notre époque, alors que c'est le cas dans tous les pays développés aujourd'hui, alors que c'est le sens de l'Histoire des mœurs européennes, c'est évidemment une conséquence de la crise et de son aggravation par les politiques d'austérité.

Finalement, pour offrir de la chair à ce chiffre, il suffit de se rappeler le plaisir que l'on ressent intimement, que l'on éprouve concrètement, alors même qu'il se mêle parfois à une certaine crainte et s'accompagne souvent d'une solitude nouvelle, quand, ayant dépassé un certain âge, on loue enfin son propre logement. Hors du nid habituel, hors du nid de l'enfance, on n'a plus besoin de passer dans le salon pour accéder à sa chambre, on n'a plus besoin de partager la salle de bain avec ses parents, on n'a plus à demander leur permission, plus ou moins consentie, on s'en fiche désormais : on invite qui l'on veut chez soi, oui chez soi.

g) Le mensonge. Peut-être que tout est parti de là. La cure d'austérité imposée à la Grèce ressemble à une punition. Certains affirment qu'elle l'est, d'autres sont plus prudents. Ça y ressemble pourtant. Elle a l'atour psychologique d'une vengeance. C'est en discutant de mon projet d'exposition à différentes personnes rencontrées de-ci de-là dans mon entourage, des ami(e)s d'ami(e)s en général, des collègues quelquefois, que je me suis fait cette réflexion politico-psychologique. Parmi ces concitoyens s'en sont trouvés quelques uns pour brandir assez vite le « mensonge grec » dans la conversation. Ils m'ont très vite affirmé, très convaincus d'eux-mêmes sur ce point, que c'était « normal » que les Grecs aient eu à faire (et continuent de faire) autant d'efforts en échange de notre aide (de nos prêts). Pourquoi ? Parce qu'ils avaient mentis pendant des années.

Il serait sans doute là le nœud du problème : le mensonge . Celui des gouvernements grecs qui se sont succédés au pouvoir depuis les années 1990. Celui que le gouvernement Papandreou arrivé aux manettes en 2009 a dénoncé ouvertement. Il serait là le déclencheur, la grande faute impardonnable. Le « point Godwin » qu'il ne fallait apparemment pas franchir.

Le mensonge est établi, il n'est pas question ici de le remettre en cause. Les gouvernements grecs ont maquillé leurs comptes budgétaires et présenté de faux chiffres à plusieurs entités : le peuple grec, les partenaires de l'Union européenne et les marchés financiers. Ils ont également fait disparaître une partie de la dette du pays en utilisant des méthodes mises en place par la banque Goldman Sachs. Leur objectif était de faire croire à tous que l'économie grecque était bonne, que la croissance était élevée et que les comptes publics étaient à l'équilibre. Ça leur permettait de continuer à emprunter de l'argent à des taux supportables. Ça leur a aussi permis d'entrer dans la zone Euro en même temps que nous.

Cela aurait donc été de découvrir la vérité qui aurait tout rompu. Ce serait la cause première qui servirait à justifier une telle cure libérale. C'est ce que les gens avec qui j'ai discuté me disaient en substance : il ne fallait pas mentir. Ça ne se fait pas. Ce n'est pas moral. Et donc en toute logique, une telle imprudence immorale se devait d'être punie.

Je peux même imaginer la stupéfaction des grands de ce monde (les acteurs du marché financier) et de leurs fidèles alliés (les gouvernements qui prônent l'austérité et le libéralisme) suite aux révélations de Papandreou en 2009. Le choc, le sentiment d'avoir été floués, quelque chose comme une intégrité héritée des principes anglo-saxons et protestants qui aurait été percutée de plein fouet... et immédiatement, très vite, le désir de se venger. De ne faire désormais plus aucun cadeau à ce petit pays qui s'était permis de leur mentir. Nous nous serions vengé car personne ne doit nous mentir. Nous, le cœur de l'Union européenne. Nous, les puissants. Falsifier des chiffres ? La faute était trop grave.

Alors, certes, admettons la gravité du mensonge, seulement posons nous, posons-leur, cette question : fait-on payer tout un peuple pour des méfaits commis par des gouvernements ? D'un forfait dont il est également la victime, doit-on le considérer comme co-responsable, ce peuple ?

Et puis, les accusateurs n'ont-ils pas non plus des tricheries et des dissimulations à leur actif ? Si j'en crois l'article de Sophia Mappa, Grèce : le choc et l'éveil (Le Débat, 2015), nos gouvernants ont plusieurs fautes à se reprocher : l'Allemagne a déjà été en surplus budgétaire alors que les règles de l'U.E. l'interdisent ; des réunions avec la France, l'Allemagne et les institutions se sont tenues sans les autres pays membres, ce qui contrevient là aussi au règlement ; la menace d'une exclusion d'un pays de la zone Euro est illégale car aucun texte ne prévoit cette éventualité ; le FMI, quant à lui, a reconnu en 2012 que la préconisation de l'austérité pour la Grèce (ce qui a entraîné une récession) avait été fondée sur des erreurs de calcul ;

Comprendre ce qui se passe en Grèce, c'est comprendre ce qui se passe en France

Quand on liste les réformes qui furent exigées en Grèce ces dernières années, on s'aperçoit assez rapidement que certaines ressemblent trait pour trait à celles que la France met en place depuis les années 1990 : la libéralisation partielle des entreprises publiques (télécoms, autoroutes, énergies, voiries, aéroports, etc) ; la vente des biens publics et du patrimoine national (deux exemples parmi d'autres: la surintendance du château de Versailles (vendu), l'Institut des Sciences et Industries du Vivant et de l'Environnement dans le 5ème à Paris (vente en cours)) ; l'assouplissement du marché du travail (les lois Travail sous Hollande et sous Macron) ; le report de l'âge légal de départ à la retraite (sous Sarkozy) ; l'influence du marché économique sur l'éducation (autonomie financière des écoles les amenant à ouvrir leur budget aux capitaux privés) ; le recours au mécénat privé dans les politiques culturelles ; la baisse de la fiscalité pour les plus aisés ; la diminution des taxes sur le capital pour attirer les investisseurs privés étrangers ; l'ouverture à la concurrence dans des secteurs qui en étaient épargnés (transports publics, électricité, gaz, acheminement du courrier) ; la dérégulation de certains corps de métiers (notaires, auto-école, surveillance, verbalisation du stationnement urbain) ; En Grèce, tout cela fût dicté en quelques années, par le chantage, mais en fin de compte tous les pays européens, et le notre en tête, mettent en pratique la même politique, sur un rythme plus lent. Une politique qui, sous prétexte de faire baisser la dette publique, favorisent les entreprises privées, la liberté d'entreprendre (et de dé-entreprendre), la compétition, le productivisme, la surconsommation.

Je suppose qu'on l'aura compris : je ne suis pas très favorable à cette politique. Car il ne s'agit pas uniquement d'économie, de finance, de conditions de travail. Il s'agit en réalité de paix, de cohésion, d'entraide et de respect de notre environnement. C'est à tout cela, à ces bons mots pleins de saveur, que j'aspire. Et je suis persuadé que le libéralisme économique conduit à l'inverse de cette aspiration. Ce système construit des travailleurs et des consommateurs, et non des citoyens ; il divise et non rassemble, en creusant les inégalités sociales ; casse les liens de solidarité, en promouvant la compétition ; empêche de concevoir l'avenir sur le long terme, en priorisant la rentabilité ; pille les ressources naturelles au lieu de les préserver ; Ce système favorise les violences, la délinquance, la criminalité, toujours à cause des différences de revenus qu'il engendre ; il approfondit la précarité par la liberté qu'il offre aux actionnaires et aux entrepreneurs de fermer leur entreprise ; il rompt le peu d'unité que possèdent les peuples en permettant aux possédants d'investir ailleurs, d'ouvrir des usines dans d'autres pays, de ne même plus prétendre faire preuve de civisme à l'encontre de leurs concitoyens ; il oblige à adopter très vite les mêmes objets, la même technologie, les mêmes modes de consommation que tout le monde...

 

Les réformes exigées en Grèce ont-t-elles tout de même des bienfaits ?

La question que je me pose également, après plusieurs lectures sur l'économie « à la grecque » d'avant la crise, c'est si les réformes mises en place – imposées, pardon – en Grèce depuis sa mise sous tutelle financière, depuis 2010, au delà des méfaits évidents à court terme qu'elles ont crées, vont avoir malgré tout des bienfaits à l'avenir. Les trois « trains » de réformes en question, qui sont passés par la gare « Grèce », les fameux « mémorandums », comprenaient-t-ils des mesures capables de corriger les défauts de son système ? Comportaient-t-ils des décisions susceptibles d'avoir des effets positifs sur le long terme ?

Est-ce qu'un cadastre a été établi dans tout le pays afin de dresser une véritable carte des propriétés et de leurs propriétaires, étape essentielle pour collecter des taxes foncières ? Est-ce que des instruments de contrôle interne dans l'administration ont été instaurés pour éviter les pots-de-vin, les détournements d'argent public, la corruption ? Est-ce que l'Eglise a enfin été imposée à la hauteur de ses richesses ? Est-ce que le budget de l'Armée a baissé suffisamment pour empêcher des achats inutiles d'armes et de matériels militaires ? Est-ce qu'une lutte concrète contre l'évasion fiscale des plus fortunés est menée ? Est-ce que des règles plus justes et plus transparentes ont été instaurées pour le recrutement des agents du secteur public ? Est-ce qu'une politique industrielle et agricole (tournée vers les énergies propres et le respect de l'environnement, je l'espère) est en cours afin que la Grèce ne soit plus seulement un pays de consommation mais aussi de production ?

Pour chacune de ces questions, je n'ai pas encore de réponses précises. Si ce ne sont deux chiffres qui concernent la lutte contre l'évasion fiscale et contre la corruption. Un numéro récent du Point indique que le montant de l'évasion fiscale annuelle, selon les pouvoirs publics grecs, s'élevait en 2013 à 13 milliards d'euros et que cette année, en 2018, il était estimé à 7 milliards. En cinq années, la fuite des capitaux (ou bien la non-déclaration des revenus, l'article n'est pas tout à fait clair) aurait baissé de moitié. Ce qui signifie que davantage de citoyens ou d'entreprises déclarent leur patrimoine financier au Fisc grec. Bien sûr, ce n'est une bonne nouvelle que lorsque cette manne budgétaire est bien utilisée par les pouvoirs publics... L'autre chiffre concerne le classement Transparency international 2018 de la perception de la corruption dans 180 pays du monde : la Grèce passe de la 80ème à la 59ème place. C'est là aussi une bonne nouvelle, même si je n'ai pas encore d'indication très détaillée sur l'élaboration de cet indice.

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