ENOIKIAZETAI

Une exposition photographique sur la crise grecque

En juin 2000, à l'âge de 18 ans, je découvre la Grèce. Le voyage se déroule sur un mois. Un tour du Péloponnèse est effectué, une boucle de Patras à Patras.

En mai 2015, je retourne en Grèce. J'y vais pour la mythologie grecque, mais c'est la réalité du présent qui me saute au visage.

Cette proposition est constituée d’une collection d’un peu plus de 50 photographies. Toutes ont été captées spontanément, sur le vif, dans un style relevant de la streetphotography. La plupart montre des gens ou des animaux dans des postures ou dans des situations qui tiennent de la mélancolie, de l'infirmité, de l'anxiété, du malaise, de la fatigue, parfois de l'absurdité. Sur quelques-unes, le lien avec la crise économique est évident (SDF, présence du panneau Enoikiazetai), mais il est le plus souvent suggéré ou symboliquement montré. Avec cette série, l'idée générale est de diffuser une impression troublée, voire une atmosphère crispée. Le fait que les photographies soient en noir et blanc résulte d'une décision qui fut prise dès le premier séjour, en 2015, afin que leur esthétique soit pleinement en accord avec la tristesse ressentie. Mon objectif principal est de transmettre à celui ou celle qui regardera mes photographies le sentiment qu'en Grèce, « quelque chose ne tourne pas rond », et que ce « quelque chose » est dû à la crise économique.

Ces instantanés sont accompagnés d'une mosaïque d'un grand nombre d'images où le mot Enoikiazetai est omniprésent. Comme une façon d'entourer les photographies du foisonnement visuel et obsédant de ce terme inévitable.

Athènes, mai 2015

Copyright : Benjamin Genissel

Courte odyssée au cœur de la crise grecque

d’un non-spécialiste en économie

(2019)

(extrait)

Depuis 2005, depuis ma lecture du roman de Jean Giono, Naissance de l'Odyssée, j'ai l'(immodeste) ambition d'écrire un jour un roman basé sur des personnages d'Homère. Projet en perpétuelle élaboration, alimenté de-ci de-là selon mes lectures, avançant au gré de l'évolution de l'existence et en fonction de voyages et autres projets (littéraires, photographiques, cinématographiques). Pendant dix ans, le projet a grandi et à l'hiver 2015, je me suis dit qu'il était temps de passer quelques jours à Ithaque. Voir de mes propres yeux l'île supposée des personnages homériques : prendre des notes et filmer. Être sur place, fouler ce territoire, appréhender sa topographie. Emmagasiner le plus de sensations et de panoramas possibles.

Entre les deux voyages, j'avais très peu suivi ce que l'on appelle la « crise grecque » : l'expression semblait presque abstraite. Depuis son déclenchement en 2009, je tombais parfois sur des articles, sur des reportages ou sur des émissions abordant le sujet, mais jamais je ne m'étais vraiment « penché » dessus afin de comprendre réellement ce que l'expression recouvrait. La Grèce restait surtout pour moi associée aux souvenirs de mon premier séjour et à la façon dont je souhaitais m'approprier ses mythes antiques. D'autres endroits dans le monde m'avaient alors happé (l'Asie en premier lieu).

 

[…] Dès la traversée de l'aéroport vers la gare, je réalise que je cherche du regard les signes de la crise économique. Des bureaux d'information touristique fermés, des lieux abandonnés, des activités éteintes, des graffitis de hargne, des yeux fatigués, désabusés par les difficultés d'un pays dont l’État cherche à faire des économies à tout prix – au sacrifice du bien-être de sa population et de l'investissement public. Je suis venu ici pour le lointain passé grec, et pourtant je scrute partout l'expression d'un présent douloureux. Je sais que je suis influencé par un court film de Pierre Carles que j’ai visionné récemment, intitulé J'ai mal à la dette, dans lequel une économiste expliquait quelles étaient les différentes régressions sociales qui avaient cours en Grèce (tous les méfaits pour la population des coupes budgétaires du gouvernement, comme du peu d'activité économique), la réapparition de maladies qui avaient été éradiquées, ou le fait de renier sur les dépenses de santé, entre autre. Elle en était même à dire que la Grèce était en train de se « tiers-mondiser ». Le terme était si fort que je l'ai gardé à l'esprit et que c'est accompagné par lui que je « lis » visuellement ce qui m'entoure depuis mon arrivée. Les devantures vides, les fenêtres cassées, les bâtiments désertés, le matériel hors d'usage, les signes du Système D, les clochards, les personnes désœuvrées, l'absence de sourires dans la rue, les terrains vagues, l'impression de tristesse, de désolation, c'est – malgré moi – ce sur quoi mes yeux se posent. Et c'est ce vers quoi le viseur de mon appareil-photo va traîner. J'ai bien conscience que c'est une vision partielle, sombre, de ce que je vois, de ce que je traverse, mais je n'arrive pas encore à en voir le côté lumineux, dynamique. Je me suis même surpris à concevoir le projet d'une série photo reflétant cette douloureuse lecture. C'est certainement injuste de ne voir que cet aspect-là. Mais c'est ce qui me saute aux yeux. À Patras aussi, l'expression de la crise est visible. On est hors-saison mais il semble n'y avoir que très peu de touristes. Les agences de voyage paraissent désertes. Je suis entré, sous la pluie, dans l'une d'entre elles – caniche somnolant sur le pas de la porte. J'y apprends que le prochain départ pour Ithaque en ferry n'est pas pour le lendemain, mais pour le surlendemain ! Selon mon guide de 2014, une ligne maritime effectuait le trajet chaque jour pour les Ioniennes. Mais, crise oblige donc, ce n'est plus le cas. La ligne est plus irrégulière. 

Existe-t-il une autre façon d'arriver à Ithaque, demain ?

L'employée au caniche me donne le nom d'une autre ville mais sans chercher les horaires dans son ordinateur (crise oblige à nouveau, elle m'assure ne pas y avoir accès). Il continue de pleuvoir.

Extrait de mon journal de voyage en Grèce (Mai 2015)

 

     Il m'a semblé, avec tout le doute qu'il est permis d'avoir sur ce qu'avait conservé la mémoire du jeune homme de 18 ans que j'avais été, qu'à l'époque de mon premier voyage, la Grèce n'était pas comme ça. J'avais trouvé alors, certes, que les « choses ici n'étaient pas aussi modernes qu'en France », mais ce n'était qu'une vague impression, un semblant d'intuition. Non, Patras en 2000 ne m'avait pas paru aussi désolée qu’en 2015, ne m'avait pas paru aussi mal en point. Les jours suivants ont confirmé ces premières comparaisons. Même accaparé par mon projet initial, sur l'île d'Ulysse, quelques discussions en passant avec des insulaires permettaient de saisir à quel point la crise était sur toutes les lèvres. Très rapidement, la conversation abordait le sujet, comme si parler d'autre chose semblait hors-propos. Les quelques journées supplémentaires passées sur le continent n'ont fait que renforcer cette évidence : ce pays allait mal – et ses habitants tout autant. Partout c'était les mêmes visions désolantes, les mêmes traces visibles d'une activité économique paralysée, et surtout les mêmes preuves visuelles que les conditions de vie avaient régressé. Et toujours ces panneaux à vendre, à louer, à céder. Enoikiazetai.

     Je ressentais également une impression difficile à quantifier, à mesurer avec précision. Elle tournait autour de l'attitude des Grecs eux-mêmes, de l'expression qu'affichaient leurs visages, de ce que renvoyaient leurs regards. J'y projetais peut-être ma propre mélancolie, j'y calquais sans doute le malaise qu'en tant que voyageur je sentais vibrer en moi, toujours est-il que ce que je voyais chez la plupart des gens que je croisais tenait de la tristesse, de la dépression. Les dos me semblaient voûtés, les dispositions lasses, les sourires difficiles à s'épanouir. Encore une fois, quinze ans plus tôt, la population grecque ne m'avait pas laissé une perception aussi chancelante.

      De retour en France, pendant une année, je n'ai pourtant rien fait de tous ces instantanés du présent hellénique. J'ai poursuivi la lente élaboration de mon idée initiale, demeurant dans les plaisirs de la reconstitution mythologique. Mais le début d'une collection de photographies évoquant le sujet était

là. « Collection » est le terme adéquat : j'avais démarré un travail de collecte d'images. C'était là, bien là. Ce n'était qu'un début.  

 

20 mai. À Igoumenitsa, nous sommes les seuls passagers piétons à nous rendre dans le centre de la ville. Des chiens couchés sur les trottoirs, des pick-ups, des infrastructures trop vastes pour le peu de personnes qui les traversent, qui y circulent, des agences de voyage à l'abandon, une impression de consternation nationale, à nouveau cette sensation que la Grèce ne tourne plus, vit entre parenthèses, tant de panneaux « à céder », « à vendre » ou l'équivalent en grec. Le retour de cette évidence ressentie l'an dernier, face aux indéniables effets de la crise économique. Mon idée d'alors, née à Athènes, se réactive immédiatement, celle de prendre en photo toutes ces traces, toutes les conséquences de ce drame.

 

23 mai. Les alentours de Larissa ressemblent à ceux de n'importe quelle grande ville, avec ses usines, ses centres commerciaux, ses grands magasins rectangulaires, ses showrooms gigantesques. Sauf qu'ici c'est encore plus déprimant à cause des nombreuses fermetures, des halls déserts, des vitrines vides, des portes closes et des parkings inoccupés. Toute cette vision encore plus navrante que d'ordinaire m'amène à cette conclusion, émise avec le sourire : le capitalisme c'est déjà laid à la base, mais c'est encore pire quand il ne marche plus.

 

27 mai. Idée de roman : Sous la forme d'un journal, ce récit imaginaire raconterait le voyage dans la Grèce en crise d'un étudiant français en philosophie, gauchiste, lecteur du Monde diplomatique, le crâne rasé (excepté une petite natte à l'arrière du crâne), chemise à carreaux, jean retroussé, Doc Marten's aux pieds, lecteur de Marx et de la Beat generation, amateur de punk-rock, une sorte de « punk à chien » mais sans chien, intello qui espère la Révolution et qui vient en Grèce constater les conséquences de l'austérité, les ravages du libéralisme, l'obligation qu'a le gouvernement grec de rembourser une dette inique et grandiose. Un journal fictif. Donc un récit à la première personne.

(Pour écrire un tel roman, il faudrait lire les publications écrites sur le sujet, des articles, des livres, des reportages, et sans doute tous les articles du Monde Diplo sur ce thème).

Ce jeune homme voyage seul. Il s'ennuie le soir. Il rencontre des Grecs qui, souvent, n'aiment pas les impôts, ou tout simplement l'idée de l'impôt, ce qui le perturbe dans ses prérequis idéalistes. Il aimerait vivre une histoire d'amour. Il se balade dans la nature. Il aimerait entrer partout et interroger tout le monde sur la crise, mais il n'est pas journaliste, n'a pas de carte de presse qui légitimerait sa démarche, et surtout il ne parle pas grec. Il imaginerait tomber amoureux d'une journaliste grecque de gauche, avec qui visiter tout le pays. Ce serait la solution aux obstacles incessants qu'il rencontrerait partout, et qui le limiteraient dans ses désirs de mieux comprendre ce que vivent les habitants de ce pays malheureux. Il se sent si limité. Il se cogne à ses propres frontières. Il va à Idomeni. Il boit des verres sur la place Exarchia. Il veut aller à une réunion de Siriza. Il aimerait rencontrer Varoufakis.

[…]

On décide, après les douches respectives, de faire un tour aux Champs-de-Mars, un parc au nord d'Exarchia. Je comprends vite que l'entretien des lieux n'est pas aussi efficace qu'en Europe de l'Ouest, par essence culturelle (pourquoi pas?) ou à cause de la crise économique (pourquoi pas?) et que l'on va assister à une galerie de « damnés de la terre » (néanmoins, il y a aussi des petits vieux et des joggers), comme des migrants et surtout des drogués. Sur un banc, une femme s'envoie sa dose de crack à l'aide d'une petite pipe et d'un papier d'alu. Deux autres, au milieu d'une allée, s'inspectent mutuellement la dentition. Entre autres exemples de la faune urbaine déglinguée. On sort assez vite, on rejoint un autre parc, plus petit. Plus loin, le musée national donne l'impression d'être investi librement par qui le veut. Des jeunes boivent une bière sur les marches, des étrangers de l’autre bout du monde traînent, c'est comme si le bâtiment n'avait plus sa fonction logique de musée, comme si la fin de l'ordre dit « civilisé » avait eu lieu. Les chocs de la capitale d'une nation méditerranéenne endettée.

Extraits de mon journal de voyage en Grèce (Mai 2016)

 

En revenant après dix jours, je classe mes images, je commence à écrire un premier texte, je constitue un dossier. Mais je sais avoir encore besoin de recul. Je ressens également le besoin de me nourrir de livres et de films qui me feront comprendre ce qui se joue là-bas : pour quelles raisons ce pays magnifique en est-il arrivé là ? Et surtout pour quelles raisons la crise continue, que rien ne semble-t-il s'améliorer vraiment ?

Pour lire le texte dans son intégralité.

Pour lire le dossier de proposition du projet de livre photographique ENOIKIAZETAI, Grèce : pays à louer c'est ici

​© 2020 par Benjamin Genissel

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