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Petites paysannes se baignant à la mer, vers le soir

À sentir le souffle des embruns, le souffle affolant de l'horizon, à ressentir ce qui file, ce qui fouette, ce qui zigzague, de ce vent marin, de ces ondes vives, du crachat juteux des eaux maritimes, l'esprit pouvait se ranimer. La cage thoracique se soulevait. La poitrine, oui, avait tout le loisir bienheureux de s'ouvrir aux éléments. Enfin.

Edgar venait de passer sa journée à l'hôtel, dans sa chambre, sans rien faire de particulier, ni de bien créatif, si ce n'est quelques croquis de paysages, et la prise des inévitables repas, alors la force de la mer n'en était que plus belle à retrouver – et à respirer. Ce n'était pas toujours simple de voyager seul. À Paris, il avait beau désirer davantage de solitude pour consacrer tout son temps, tout le jour, toute la nuit s'il le fallait, à ne faire que peindre, peindre, peindre, ce désir une fois concrétisé donnait l'impression après coup d'avoir ressemblé à un vieux fantasme sans fondement. Malgré la perspective de retrouver Manet dans quelques jours à Boulogne-sur-Mer et celle de ne pas être l'unique client descendu dans l'établissement Blanquet, où les possibilités de socialiser existaient bel et bien, l'isolement était parfois aussi douloureux qu'une pointe de côté qui survient soudainement – et ne vous lâchera pas tant que vous resterez enfermé avec ses vibrations désagréables. Alors, autant s'évader un moment.

Etretat avait l'allure d'une arène bucolique, entourée de hauts gradins verdoyants. Les falaises commençaient là, tout de suite, de chaque côté, blanches ou grises selon l'état du ciel, vert foncé ou clair sur leur sommet selon la lumière, le bas du ventre érodé par les vagues et la pointe du nez semblant toujours vouloir être aspiré par le lointain. À gauche en venant du village, quand on se tenait face à la grève, on voyait l'irréelle falaise déjà bien connue de ses congénères artistes, et à droite, l'autre partie du décor, un second versant abrupt qui semblait refermer le village sur lui-même.

Les nuages, depuis le matin et jusqu'à cette heure de fin de journée, avaient été les maîtres des lieux et du temps, tant la couche qu'ils formaient n'avait rien laissé passer, ni éclaircie brusque, ni ces rais de luminosité solaire qui vous subliment souvent le monde extérieur. C'est en grande partie pour la morosité ambiante que le peintre n'avait pas eu envie de quitter de toute la journée sa propre morosité interne. Le niveau de la marée permettait de longer le littoral, c'est ce que décida de faire le jeune peintre, les jambes quelques peu engourdies par l'immobilité mais le cerveau redevenu clair, aiguisé, par l'atmosphère iodée venant du large. Il avait déjà été plusieurs fois du côté gauche, il décida de ne pas négliger le second haut mur naturel, celui au sommet duquel une église avait été élevée. Après quelques dizaines de mètres à fouler les galets, il passa de rocher en rocher, cherchant à ne pas glisser sur les parois couvertes d'algues humides, conservant son équilibre, agile et souple, et regardant l'impressionnant rempart de craie qui semblait s'avancer vers lui.

Il était peintre, il pensait peinture, il voyait de la couleur partout, il rêvait de tableaux, il voulait capter le mouvement, la fugacité des choses, il doutait parfois de son talent mais ça ne durait jamais bien longtemps, il espérait pouvoir ne faire que cela, en vivre, continuer à vendre ses créations, mais sans rien perdre de son exigence : rien de très original, tous les peintres qu'ils connaissait avaient les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes aspirations : Moreau, Monet, Pisarro, Bazille, Fantin-Latour et bien sûr son ami Manet. Même Ingres, leur cher maître décédé deux ans plus tôt, le géant Ingres, l'extraordinaire Ingres, était certainement situé sur les mêmes ondes mentales que lui et les autres. Alors tout en s'apprêtant à longer les imposantes falaises, c'était encore et toujours tout cela qu'il avait en tête, son obsession, son psaume, son horizon à lui.

La seconde jetée de la ville s'enfuyait devant lui, quelques pêcheurs allaient et venaient au loin sur leur voilier ou leur embarcation à vapeur, il n'était pas encore l'heure où l'on rentre au port avec sa cargaison, seuls les travailleurs ayant besoin de la relative clarté du jour pouvaient enfin souffler, les commerçants de la ville derrière lui comme les ouvriers des usines à l'extérieur. Le fond de l'air n'était pas très estival mais la température restait douce et sous sa veste, en quelques pas bondissants, le peintre sentit déjà son corps se réchauffer. En regardant vers l'Angleterre, invisible à cette distance, il sut d'avance qu'il verrait un beau coucher de soleil d'ici peu : une bande horizontale intacte se trouvait juste derrière l'amas sans pitié des nuages.

Contrairement à ses camarades du salon des refusés, il n'était pas un adepte du plein air. Il avait testé cette nouvelle technique au début bien sûr, mais il s'était vite rendu compte que ça ne lui convenait pas. Il n'avait aucune envie de ployer sous la lourdeur de son chevalet et d'une toile, tenant à la main une valise portative de ses couleurs comme de ses pinceaux. Ça le gênait, toute cette lourdeur. Ça l'embarrassait. Il voulait se promener léger, il voulait pouvoir marcher à son aise. Ce n'était qu'une fois de retour dans son atelier, en intérieur, coupé du bruit continuel du monde, qu'il se trouvait dans les meilleurs dispositions pour peindre. Il n'avait donc qu'un petit carnet et un frêle crayon dans la poche de sa veste, rien de plus. Ce n'était même pas pour dessiner, pour des croquis préparatoires, non, c'était juste pour prendre quelques notes quand elles étaient nécessaires. Il faisait confiance à sa mémoire. Il n'était ni dans l'étude, ni dans la reconstitution fidèle des lieux visités, il n'avait pas ce respect-là. Il préférait laisser ses souvenirs le trahir, et modifier à leur guise ce qu'il avait eu sous les yeux. Il aimait que son imagination se mêle aux paysages qu'il avait envie de faire renaître par le dessin, la peinture.

Il entendit leurs rires avant même de savoir à qui les attribuer. Il se figea. Des femmes. Des jeunes femmes plutôt. Elles riaient de ce rire caractéristique de leur âge, ce rire tout à la fois gêné et insolent, conventionnel et libre. Il comprit instantanément qu'elles venaient des champs, sans même découvrir leur apparence, une question d'accent, une affaire de vocabulaire. Des petites paysannes. Elles avaient sans doute décidé, après les travaux de moissonnage, de la récolte, ces tâches que l'on débute aux aurores, répétitives, ancestrales, puisque c'était l'été malgré la grisaille, d'aller faire un tour à la plage. Un ensemble d'imposantes roches échouées là l'empêchait de bien les voir, il faillit se montrer pour vérifier la pertinence de ses intuitions sonores, mais il se ravisa : s'il ne pouvait les visualiser, alors elles non plus. Autant attendre un peu. Ne pas les déranger. La façon assez relâchée qu'elles avaient de s'esclaffer n'était pas uniquement due au comportement habituel des gens de leur condition, ce côté naturel que ces derniers pouvaient avoir entre eux. Elles se pensaient seules. Ça se sentait. Elles n'étaient pas accompagnées, pas chaperonnées. Elle n'était pas si courante, cette chance d'entendre des membres du sexe opposé converser librement, sans témoin gênant. S'il se montrait maintenant, il gâcherait tout.

Les alentours dans leur ensemble changèrent tout à coup. Il avait vu juste : le soleil, en descendant vers cette ligne mouvante qui allie le ciel et la mer, venait tout juste de passer sous l'affreuse concentration grise et sombre qui l'avait masqué jusque-là. Les falaises se colorèrent en une seconde de nuance jaune-orangé, les brindilles là-haut retrouvèrent leur éclat verdoyant, un fort contraste vint réaffirmer tous les reliefs que possédait la paroi complexe de la côte. Cela lui fit même un peu mal aux yeux. Ses pupilles reçurent tout cet éclat comme, justement, une belle éclaboussure de beauté picturale. Il faudrait peindre ça, se dit-il logiquement. Au même moment, un autre éclat jaillit, directement au fond de son ouïe cette fois : les rayons solaires réapparus venaient d'être acclamés joyeusement par les petites paysannes. Au delà, beaucoup devait sourire, supposa-t-il. Le crépuscule avait parfois ce pouvoir bénéfique sur ceux qui savaient en goûter le spectacle.

Il était prêt à repartir par le chemin d'où il était venu, mais il entendit l'une d'elles, sans doute la plus dégourdie, la plus effrontée, lancer aux autres combien ça ferait du bien de faire trempette. Ce fût bien l'expression utilisée. Allez profitons-en, tant qu'il n'y a personne. Si, il y avait bien quelqu'un. Edgar. Qui était là, dissimulé. Il stoppa net sa marche entamée vers la ville, fit un demi-tour sur lui-même et resta attentif à la suite. Protestations timorées des plus jeunes. Insistance de la meneuse du groupe. Regards supposés vers le sommet des falaises, vers la jetée, vers les bateaux au loin, vers les premières masures à bonne distance. Même le jeune peintre vérifia lui aussi s'il n'y avait d'autres témoins que sa propre personne dans les environs. Prudence bien normale des plus calmes de ces jeunes filles. Mais prudence au sein de laquelle on entendait aussi du désir. Elles avaient peur qu'on les voit, mais elles semblaient approuver la suggestion. Leur peau devait être maculée de sueur, de terre, de taches, de scories sur les mains, sur les pieds. La mer pouvait les laver des traces de l'effort qu'elles avaient dû fournir pendant toutes ces heures de labeur.

Lorsqu'il perçut le doux frottement des vêtements féminins que l'on retire de soi, Edgar eut l'étrange sensation d'être encore dans sa chambre d'hôtel à rêvasser plutôt que dans la vie réelle, bien campé sur ses deux jambes. Et quand il reconnut le son intense d'un corps délicat pénétrant dans l'eau de la mer, il réalisa que tout cela était bien en train de se produire. Cela avait déjà dû arriver, et cela devait certainement arriver quelquefois, la saison s'y prêtait, ces paysannes n'étaient sans doute pas descendues sans cette perspective à l'esprit, mais que lui puisse assister à une telle situation, s'y trouve même, cela provoqua chez lui une saveur similaire à celle des rêves les plus agréables. Les filles poussaient des cris ravis, aigus, tout en tempérant le volume de leur voix, discrétion oblige. Leur gorge déployait de la joie à chaque fois qu'un nouveau centimètre de leur peau était touché par les flots. Il faut dire que même l'été, la fraîcheur de la mer vous saisissait dès que vous y entriez. Il entendit des éclaboussures, qui entraînaient d'autres rires, d'autres exclamations, ce beau concert choral se répercutant sur la falaise, en écho, comme une fosse à orchestre qui frémit en accueillant ses chanteuses.

Edgar ne pouvait se satisfaire de vivre ce moment que par sa dimension auditive. Il était peintre tout de même. Il était même assez voyeur dans sa pratique. Il fallait que ses yeux captent ce qui était en train de se passer, une chance pareille se devait d'être saisie visuellement. Quitte à en rompre le charme précieux. Quitte à briser le caractère inédit de cette rêverie éveillée. Son cœur battait fort, ses jambes paraissaient légères, il se demanda comment procéder pour profiter du moment un maximum. C'est quand le chœur des rires, tout autant que leur répercussion, se tut un moment qu'il passa sa tête au dessus du rocher.

Il sut d'emblée qu'il peindrait un jour tout cela. L'image se figea pour toujours dans son esprit. Il enregistra immédiatement tout ce qu'elle contenait. Il ne savait nullement encore à quoi le résultat ressemblerait mais la certitude que ce qu'il avait sous les yeux deviendrait un tableau lui sembla limpide. Tandis qu'une paysanne peignait ses longs cheveux avec précaution, qu'une autre derrière, plus pudique, car encore vêtue de son jupon, faisait couler doucement de l'eau sur ses bras, les trois autres, plus téméraires, plus insoumises à la morale semblait-il, se tenaient débout, de l'eau jusqu'aux chevilles. Elles se prenaient par la main, faisant en sorte qu'aucune d'entre elles ne perde l'équilibre à chaque nouvel assaut maritime, les galets du rivage n'étant en rien la surface adéquate pour conserver sa stabilité. Elles ne riaient plus. Elles s'étaient tues. Pourtant situées à une trentaine de mètres, elles lui parurent gigantesques. Le soleil était un disque rouge évanescent, les nuages les plus proches de lui s'étaient teintés de cette lueur rose, mauve, orange, jaune, ce mélange quasi magique de coloris crépusculaires. Il dardait ses rayons sur la terre, comme pour l'ensorceler, et ces derniers créaient une aura de contre-jour autour de la silhouette des jeunes femmes. Oui, les couleurs étaient fabuleuses, la surface des flots était irisée de ténèbres éparpillées, tachetée de verts, de bleus sombres, d'une écume pâle et boueuse à la fois, agitée, torturée, jamais immobile. Et à son contact, il se passait quelque chose dans la tête de ces demoiselles des champs : elles frissonnaient d'un plaisir primitif. Un afflux de sensations semblait les avoir contaminées, qui, partant des pieds, était venu modifier leur esprit. Elles n'étaient peut-être plus elles-mêmes. C'était sans doute lié à la basse température des eaux, il fallait rester mesuré sur les causes de ce changement d'attitude, mais il ne vit plus sur elles l'air enfantin et besogneux qu'elles arboraient habituellement quand il les croisait dans les rues de la ville : il les vit en femmes brûlantes, ardentes, détachées des convenances. Elles semblaient danser selon un rythme qu'elles seules étaient en train d'entendre, et qui se propageait dans leur corps respectif tout entier, par leurs mains se touchant, par leurs paumes se frôlant. L'une d'elles ferma les yeux un court instant. Elles étaient nues, d'une nudité qu'on aurait cru sortie des âges les plus lointains, il n'y avait plus de présent, plus d'avenir, plus de règles de maintien, elles étaient à part, hors de toute réalité. Edgar était fasciné.

Ça ne dura que trois ou quatre secondes mais quelles secondes ! Pour un instant, elles avaient eu l'air de déesses animales des temps premiers, descendues de leur Olympe s'amuser parmi les humains, puis en un éclair, il les vit revenir à elles. Comme au sortir d'un sommeil imprévu, comme si elles se secouaient pour chasser tout ce que les sensations éprouvées avait de trop puissant pour elles, l'une d'elles poussa un petit soupir de contentement, une autre se remit à rire, la dernière avait déjà rouvert les yeux. Edgar se dissimula à nouveau. C'était déjà fini. Elles sortaient de l'eau, remettaient leurs vêtements, reprenaient leurs discussions éparses. Il décida de ne pas se montrer. Il les entendit fouler les galets avec précaution, leurs pas qui s'éloignaient et elles qui retournaient vers les faibles réverbères de la ville, leurs parents les attendaient, comme les tâches dont elles devaient s'occuper à la nuit tombée. Chacune d'elles avait à reprendre son rôle au sein de sa famille.

Le jeune peintre, tourné vers l'imposante barrière que formait la falaise, n'arrivait toujours pas à sortir de sa cachette. Son tempo cardiaque s'était un peu calmé, mais n'était nullement revenu à la manière dont il battait habituellement. Il n'avait aucune obligation, lui, le jeune homme de passage. Personne ne l'attendait à l'hôtel. La paroi n'était plus éclairée par le soleil couchant, elle ressemblait à un mur hostile, agressif. Il se sentait si petit, si insignifiant. Il avait encore la tête qui tournait, un léger vertige. Le doux malaise du voyeur qui craignait d'être vu mais qui ne l'avait pas été certes, mais surtout celui de l'individu qui venait d'assister à une des scènes les plus audacieuses de sa vie. Ça avait été éblouissant. Il avait pris des notes mentalement. Il laisserait mûrir en lui le futur tableau. Il faudra être aussi audacieux que ces jeunes femmes, donner presque envie aux visiteurs qui le regarderont peut-être un jour de les rejoindre dans les vagues. Mais il n'avait nullement besoin de figer tout cela maintenant, il pouvait laisser faire les choses. En attendant, la persistance de la nudité de ces incroyables petites paysannes vibrait dans son esprit comme dans son corps. Les femmes nues. Il sentait bien qu'il ne s'en lasserait jamais.

Degas avait 35 ans, c'était l'été 1869 et à un moment donné il sortit de la zone d'attraction des falaises.


Benjamin Genissel

Avec Degas se pose alors le problème du nu et de la danse, c'est-à-dire du corps. Un seul tableau de Degas dépasse en audace et en déséquilibre contrôlé toutes les oeuvres tahitiennes ultérieures de Gauguin : c'est "Petites paysannes se baignant à la mer vers le soir", grandes figures crépusculaires jetées en ombres chinoises entre un clin d'oeil au soleil levant de Monet et la danse à venir de Matisse.

Hervé Gauville. Libération Next. Octobre 2004

Le jeudi 20 octobre dernier a eu lieu au Cinevog de Kram en Tunisie une soirée littéraire organisée par Virginie Lurienne, sur le thème des falaises de la côte d'Albâtre (en particulier celles de Varengeville). Différents textes furent lus et interprétés. Celui que j'ai écris sur les Petites paysannes de Degas fût lu par Sophie Grollier.

À l'Affiche
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