"INCIPIT" : lancement d'une nouvelle série d'articles vidéo sur le cinéma documentaire

Incipit : nom masculin invariable (latin incipit, il commence) :

- "Désigne les premiers mots d'une œuvre musicale chantée ou d'un texte littéraire."


Il s'agira donc ici d'un film documentaire.

Comment démarre-t-on un film ? Par quoi l’ouvre-t-on ? La question se pose sérieusement pour tout cinéaste en train d’élaborer une nouvelle œuvre. Il y a parfois des évidences, il y a dans tous les cas un choix, en somme un premier plan à insérer sur la timeline de son montage, puis les plans suivants, à savoir d’autres choix, et ainsi de suite. Plutôt que d’un autre passage de leur film, il nous a paru intéressant de questionner les cinéastes sur les décisions qu’il ont prises concernant l'entame de leur oeuvre. Et il nous a paru encore plus intéressant de monter leurs images sur leurs explications.


Voici l'épisode inaugural de cette série, consacré à Derniers jours à Shibati de Hendrick Dusollier : https://leblogdocumentaire.fr/incipit-hendrick-dusollier-revisite-louverture-de-documentaire-derniers-jours-a-shibati/



L'idée n'est absolument pas neuve, en rien inédite. Les versions d'un film commenté par leur réalisateur, parfois accompagné de son monteur, ont été popularisées avec l'arrivée du DVD. Contrairement à cette bonne vieille VHS, les fines galettes digitales permettaient d'inclure des bonus. La navigation dans un menu était rendu possible. Les éditeurs et les cinéastes pouvaient désormais offrir aux acheteurs du DVD un supplément, oui un matériel supplémentaire, en plus du film seul. Ils ne s'en sont nullement privé. Les making of sont devenus courants, le fait de filmer tout un tournage, parfois même dès les préparatifs, devenaient très utiles car on savait que l'on pouvait leur trouver une destination. Ce fût le cas pour les versions commentées. Le Blog documentaire n'invente donc rien. Nous en sommes bien conscients. Simplement, à la modeste échelle du Blog documentaire, c'est une initiative nouvelle.

J'ai eu l'idée de me lancer dans la réalisation d'une séquence commentée pour éviter de me répéter lors de notre partenariat avec le service Cinéma de la BPI dans le cadre du Prix du public Les Yeux doc. L'idée était de publier trois articles, le premier était à la fois une présentation générale et un recueil de critiques sur chaque film en lice et le second un ensemble de plusieurs interviews. Comment procéder différemment pour la dernière publication, celle qui allait concerner le film lauréat? Je crois que cette envie d'entendre un réalisateur m'expliquer tous les choix qui ont mené aux premières minutes de son montage vient de mon plaisir à écouter les artistes "narratifs" décortiquer leur récit. Mais aussi à lire des critiques ou des chercheurs en cinéma pousser très loin leur analyse. Seulement, lorsque c'est trop abstrait, trop éloigné de l'oeuvre elle-même, ou trop universitaire, trop sérieux, trop froid, mon plaisir est gâché. Le meilleur exemple, la grande référence pour moi, est Paul Auster. Je me rappelle plusieurs pages de Seuls dans le noir où un personnage se lançait dans une étude comparative de l'utilisation des rideaux aux fenêtres dans trois films différents (je n'ai pas le souvenir des deux premiers mais le troisième était signé Satyajit Ray). J'ai supposé que c'était Paul Auster, de lui-même, grand cinéphile, qui avait déniché un point commun entre les trois films tant ces derniers étaient éloignés les uns des autres (géographiquement mais aussi dans le temps, de cela ma mémoire en est certaine). Mais peut-être a-t-il emprunté cette analyse comparative ailleurs. Quoiqu'il en soit, le résultat était parfait : autant dans le fond (comment partir d'un détail précis, d'un simple geste ou d'un élément du décor, ici un rideau, pour aller vers une explication significative et approfondie) que dans la forme (le style était celui, libre, libéré, d'un écrivain, non d'un journaliste ou d'un universitaire, plus contraint, voire contrit). Ce passage m'avait enchanté. J'y avais trouvé une approche idéale de l'art cinématographique, à savoir l'observation ténue d'une écriture, celle qui est modelée par les outils du cinéma. Et plus que cela, je dirais que j'y avais vu une observation existentialiste (dans son acception sartrienne) : montrer tous les choix d'un metteur en scène, c'est affirmer un point de vue existentialiste sur l'art, mais aussi sur le monde et sur la vie tout court. C'est dire que justement tout est question de décisions ; de décisions prises en conscience ; même par défaut, même quand on croit ne pas avoir eu le choix ; que l'on est libre de faire ceci plutôt que cela ; donc de commencer un film par ce premier plan plutôt qu'un autre - et ainsi de suite, plan après plan. Alors, oui, cela paraît ambitieux quand on en vient à citer du Sartre ou du Paul Auster pour légitimer sa démarche, surtout pour une idée qui, rappelons-le, n'est ni neuve, ni inédite - mais qu'importe, cette idée nous plaît, nous correspond, nous stimule.

Et je finirais en citant les deux premiers documentaristes à s'être prêté à l'exercice et qui nous ont confié :

- "ça me paraissait assez compliqué comme projet. Mais en fait je trouve que ça marche vraiment bien, c’est même une forme très intéressante que j’aimerais beaucoup voir avec d’autres réals, j’espère que tu vas continuer." (Hendrick Dusollier, juin 2021)

- "Ce qui est intéressant ici, quand on décrypte plan par plan, séquence par séquence, c'est qu'effectivement se rejouent les questions de montage [...] c’était un plaisir d’avoir du temps pour échanger et de parler à quelqu’un qui a bien regardé le film. C’est rare crois moi, au regard de mon expérience maintenant un peu longue de rencontre avec la critique." (Regis Sauder, septembre 2021)

À l'Affiche
Posts Récents